Il fait quarante degrés. Tes amis partent sur un bateau, ou simplement à la plage. Tu ne sais pas nager, et tu restes.
Cindy Le Falher appelle ça un handicap social, et elle pèse ses mots.
Cette page ne raconte pas l'épisode, l'audio s'en charge. Elle donne les questions à poser avant d'aller nager quelque part, et ce qui se joue vraiment une fois dans l'eau.
1. « Est-ce que c'est accessible » est la mauvaise question
Cindy est nette là-dessus, et son argument vaut bien au-delà du handicap : le mot accessible ne veut dire la même chose pour personne.
Elle raconte une amie en fauteuil qui appelle des grottes réputées accessibles. On lui répond oui. Sur place, elle monte dans le funiculaire, atteint le premier plateau, aperçoit l'entrée, et s'arrête là.
Elle-même le reconnaît pour sa propre période de maître-nageuse : quand on lui demandait si son équipement était adapté, elle répondait qu'il y avait une rampe et un fauteuil de mise à l'eau, et elle s'arrêtait là.
Ce qui marche à la place, c'est de dérouler le trajet à voix haute et de poser une question par étape.
- Est-ce qu'il y a une place réservée près de l'entrée.
- Est-ce que les vestiaires sont assez grands pour entrer avec un fauteuil.
- Est-ce que la douche est praticable.
- Est-ce que le pédiluve a une margelle.
- Est-ce qu'il y a un marquage au sol pour se repérer sans voir.
- Est-ce qu'il y a quelqu'un de formé pour utiliser le matériel de mise à l'eau.
Cindy pointe la difficulté honnêtement : ces questions, on ne sait les poser qu'après avoir buté sur le problème. Quelqu'un qui n'a jamais rencontré de pédiluve à margelle ne pensera jamais à demander.
2. Le matériel acheté et jamais utilisé
Après la loi de 2005 sur l'accessibilité des établissements recevant du public, beaucoup de piscines ont acheté du matériel dans l'urgence, pour être en règle.
Résultat décrit par Cindy : du matériel inadapté au lieu, du matériel que le personnel ne sait pas manipuler, du matériel si lourd qu'on se blesse en claquettes, ou du matériel qui reste dans un coin pendant qu'on fait des transferts à la main.
Elle nomme aussi ce que peu de gens savent : le tir à l'eau est la marque la plus connue, elle n'est pas la mieux adaptée à tout le monde, et il existe autre chose, comme les hippocampes ou les sofas.
Si tu accompagnes quelqu'un, la question utile n'est donc pas de savoir si l'équipement existe. C'est de savoir qui, dans l'équipe présente ce jour-là, sait s'en servir.
3. Ce que l'eau permet et que rien d'autre ne permet
Martine était polyhandicapée. En fauteuil roulant électrique, sans communication verbale, capable de bouger sa mâchoire pour appuyer sur un contacteur et diriger son fauteuil. Très spastique, beaucoup de raideur.
Cindy l'a accompagnée en activité aquatique pendant cinq ou six ans, à raison d'une à deux séances toutes les deux semaines.
Un jour, Martine a traversé la balnéothérapie, environ dix mètres, sans aucun matériel de flottaison, en bougeant seulement les pieds de façon saccadée. Cindy l'a verticalisée et lui a montré le trajet qu'elle venait de faire. Martine s'est mise à pleurer.
Le point que Cindy tire de là mérite d'être gardé : le matériel de mise à l'eau ne doit être qu'un moyen d'entrer. Une fois dans l'eau, le travail commence quand on sort le corps du siège, du corset, du fauteuil. Rester assis dans l'eau n'apporte pas grand-chose. C'est la sortie de la contrainte qui produit l'effet.
4. La bouée de sécurité, et ce qu'on met dedans
Cindy s'entraîne presque toujours seule, en mer, souvent tôt le matin avant l'arrivée des surveillants. Elle a donc construit son propre filet.
Elle ne nage jamais sans sa bouée de sécurité. Si elle ne l'a pas, elle reste entre deux digues, là où elle a pied. Dans la bouée, elle emporte son téléphone dans une pochette étanche, pour pouvoir appeler les secours, et de quoi se ravitailler.
Elle a aussi mis en place une règle simple avec ses enfants : ils ont sa position sur son téléphone. Si le point ne bouge pas depuis six heures au milieu de l'eau, ils savent qu'il s'est passé quelque chose.
C'est ce dispositif complet qu'elle résume par « achetez une bouée de sécurité » quand on lui demande le plus petit pas possible. La bouée protège, elle ne supprime pas le danger. Ce qui protège, c'est la bouée plus le fait que quelqu'un sache où tu es.
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