Dans l’épisode : Tu entends Ermanno raconter la fermeture éclair de sa combinaison qui lâche dix minutes avant le départ en Suède, son père sicilien qui plongeait pour pêcher des oursins, et son avis sur les brassards et la natation scolaire.
« Donc oui, on est les plus mauvais des meilleurs du monde. Mais on a fini. »Ermanno Di Miceli
Rouen, 1996. Ermanno a seize ans, il vient de finir son premier triathlon, 500 mètres de natation compris, et la première chose qu'il dit au coach du club, c'est : je ne sais pas nager. Le coach le met en ligne zéro. Trente ans plus tard, il termine l'Ötillö en Suède, le championnat du monde de swimrun. Dernier du classement, mais finisher.
Entre les deux, il y a des caps que tu traverses peut-être en ce moment, un club qui l'a fait progresser, un autre qui l'a rangé dans une case, et un regard très lucide sur sa propre technique. Tu trouves ici de quoi situer ton cap, mesurer ce que tu as déjà gagné et juger un club ou un coach sur ce qui compte vraiment.
1. Les caps qu'Ermanno a passés un par un
Ermanno ne se souvient pas de séances précises. Il se souvient de seuils. Avant le club, il ne savait même pas s'il respirait en crawl, et pourtant il avait nagé 1 000 mètres d'affilée au collège, les bras partant dans tous les sens. Ce qui l'a fait avancer, ce sont des marches nettes. Et à chaque fois le même signal : le moment où ça passe tout seul, sans que tu y penses.
Poser la respiration. Tu sais quand tu inspires et quand tu souffles, et la tête rentre dans l'eau sans que tu bloques ton air. Si tu finis tes longueurs en retenant ta respiration, c'est ton cap du moment.
Sentir la glisse. Ton corps continue d'avancer un instant après chaque mouvement au lieu de s'arrêter net. Pour le vérifier, compte tes mouvements de bras sur une longueur, plusieurs séances de suite.
Enchaîner au mur. Ermanno parle d'un semblant de virage, et aujourd'hui encore il fait la tortue au mur. Le cap n'est pas de savoir faire la culbute, c'est de repartir sans t'arrêter à chaque mur.
Suivre les pieds de quelqu'un. Il s'agit de doser ton effort pour rester dans l'aspiration sans toucher les pieds de devant, et de gérer le virage sans te cogner. Pour Ermanno, c'est encore plus technique dans l'eau qu'à vélo.
Les deux autres caps se lisent autrement. Tenir une distance se mesure, tu le vois dans ton carnet. Le dernier ne dépend pas de toi. Pour passer en ligne trois, ce n'est pas le coach qui a fait monter Ermanno, ce sont les nageurs de la trois qui lui ont dit de venir avec eux. Il le décrit comme jouissif. Ces marches sont les siennes, dans l'ordre où il les a vécues. Les tiennes peuvent se chevaucher ou arriver dans un autre ordre.
2. Voir des progrès que tu ne sens plus
Ermanno a une image pour ça, la grenouille dans l'eau qui chauffe doucement. Tu passes de 2 minutes au 100 mètres à 1'58, puis 1'57, tu retombes à 1'59, et un jour le chrono affiche 1'40 sans que tu aies vu le chemin. Le progrès est réel. Il est juste trop progressif pour que tu le sentes.
Dans son club de jeunesse, rien n'était écrit. Le coach donnait les consignes au bord du bassin, ligne par ligne, et personne ne gardait de trace. Tu peux faire autrement dès ta prochaine séance.
Choisis une distance de référence. Un 100 ou un 200 mètres, chronométré toujours dans les mêmes conditions, juste après l'échauffement. Note le temps, la date et ce que tu as ressenti.
Compare sur un mois. Compare-toi à il y a un mois, jamais à la séance d'avant. C'est à cette échelle que l'écart devient visible.
Fais-toi filmer. Ermanno regrette de n'avoir aucune image de ses débuts. Une vidéo de trente secondes aujourd'hui sera ton point de comparaison dans trois mois.
Trouve quelqu'un qui te ramène. Un coach ou un partenaire de ligne qui te dit : regarde, il y a trois mois tu ne posais pas tes bras comme ça. Pour Ermanno, avoir quelqu'un sur qui s'appuyer fait partie de la progression.
3. Un club qui t'observe ou un club qui te range
Ermanno a connu les deux. À Rouen, un entraîneur prenait les débutants en main, regardait comment ils nageaient et leur transmettait la technique. En 2023 à Castres, avec presque trente ans de natation derrière lui, il arrive en expliquant qu'il cherche juste du temps dans l'eau pour préparer son défi. La réponse : ligne zéro, un 100 mètres, tu ne sais pas nager, les séances sont au tableau, débrouille-toi. Il n'est pas resté trois séances.
On te regarde nager. Un bon accueil, c'est quelqu'un qui observe avant de classer. À Rouen, le coach a dit à Ermanno qu'il allait d'abord voir comment il nageait.
On te demande ce que tu cherches. Ermanno ne voulait pas reprendre sa technique de zéro, il voulait garder le contact avec l'eau. Un encadrant qui ne pose pas la question te range dans une case qui n'est pas la tienne.
Sans les bases, des cours individuels d'abord. Pour Ermanno, te jeter dans un bassin avec la consigne de faire comme les autres ne sert à rien. Quelques cours individuels avant le club, et tu arrives avec des repères.
Les horaires, un vrai choix. Un club, c'est un créneau fixe chaque semaine. Si ta vie ne s'y plie pas, tu peux trouver un regard extérieur ailleurs.
Ermanno a fait un autre choix, celui d'un coach à lui. En arrivant au Luxembourg en 2007, il sympathise avec l'entraîneur du club, et c'est cet entraîneur qui construit toute la préparation de son défi. Sa raison tient en une phrase : on est toujours le plus mauvais coach pour soi-même. Il l'a vérifié à ses dépens. Quand il a quitté le club pour s'entraîner seul, il ne progressait plus. Il régressait.
4. Aller au bout avec une technique imparfaite
Ermanno liste lui-même ce qui cloche dans sa nage : des mouvements parasites, un alignement approximatif, une main qui entre trop court, une respiration mal placée. Et il avance quand même, parfois à côté de bons nageurs. En Suède, avec son binôme Fergus, il termine 136e et dernier, alors que 243 binômes étaient au départ. Ce qui l'a mené au bout, ce n'est pas son geste. Ce sont des décisions prises au bon moment.
Deux minutes avant de renoncer. Devant la Pig Swim, une nage de 1 400 mètres, Ermanno dit à Fergus qu'il ne peut pas. Il s'arrête deux minutes, se recentre, et décide d'essayer jusqu'à la nage suivante, en gardant le droit d'arrêter. Tu peux reprendre ce contrat pour une séance qui coince.
Jamais seul en eau libre. Un mois avant son défi, après 35 kilomètres de course, une crampe le bloque au mur au bout de 500 mètres et il commence à couler. La maître-nageuse a failli sauter pour aller le chercher, puis lui a demandé s'il y aurait quelqu'un à côté de lui pendant le défi. Pose-toi la même question avant chaque nage en eau libre.
Boire avant de nager fatigué. La leçon qu'il en a tirée : après une grosse sortie de course, bien s'hydrater et prendre des électrolytes avant d'entrer dans l'eau.
Le virage, un moment à risque. La crampe arrive souvent à la poussée, quand ton corps passe d'un coup de recroquevillé à complètement tendu. Si ta jambe tire, repars sans pousser, avec les bras, comme Ermanno le fait parfois.
À ta prochaine séance, après l'échauffement, nage un 100 mètres à allure régulière et note le temps, la date et le cap où tu penses être. Refais exactement le même test dans un mois. Tu vois que ça marche le jour où tu compares deux chiffres au lieu de deux impressions.