Dans l’épisode : L'histoire du marathon couru en maillot de bain entre les stands de vin et de fromage, l'entraîneur haltérophile qui m'a tant appris, et mon seul vrai palmarès.
« Même si t'es à la dernière place de ta ligne, on s'en fiche. Si tu sais pourquoi t'es là, tu es un bon nageur. »
Mardi soir, je nage. Au mur de la ligne d'à côté, deux personnes discutent. L'une parle d'un nageur : il nage tellement doucement et mal que c'est un mauvais nageur. Personne au bord ne sait ce que ce nageur travaillait ce soir-là. Des autres, tu ne vois que la vitesse.
Une mesure t'appartient vraiment, et elle tient en une phrase dite avant de plonger : ce soir, je travaille ça. Tu y accroches un signe qui te dira en sortant si c'est réussi. Le reste de ta séance se règle autour de cette phrase.
1. Ta phrase avant la première longueur
Le bon nageur sait pourquoi il nage. Pas en général, ce soir. Glisse, respiration, appuis, ou simplement prendre du plaisir, l'intention compte plus que son contenu. Tu n'es pas là par automatisme, ni pour faire comme la ligne d'à côté. Tu es là pour toi, et tu te compares à toi.
Une intention seule reste floue. Tu lui ajoutes donc un critère de réussite : un signe que tu peux compter ou sentir, et qui te dit tout seul si c'est réussi. Pas « mieux glisser ». Plutôt « mes mains entrent sans éclabousser » ou « je finis ma série sans m'arrêter au mur ».
Pour la glisse. Le critère se sent : tes mains entrent dans l'eau sans éclabousser, et le geste ne force plus.
Pour la respiration. Le critère se compte : tu finis ta série sans t'accrocher au mur pour reprendre ton souffle.
Pour les appuis. Le critère se sent : tu gardes l'eau sous la paume pendant toute la poussée, au lieu de la sentir filer.
Pour le plaisir. C'est un objectif tout à fait valable. Le critère tient alors en une sensation : à la sortie, tu ne penses plus au problème du jour, ni à l'engueulade.
Tu gardes cette phrase pour le moment où tu te fais doubler. La ligne d'à côté ira toujours plus vite, comme la caisse d'à côté au supermarché. Ta place dans la ligne ne dit rien de ta séance. Ta phrase, si.
2. Régler ta phrase sur ton état du jour
Le deuxième critère du bon nageur, c'est d'adapter. Nager vite et seulement vite, ce n'est pas être un bon nageur. Savoir accélérer, ralentir, changer de trajet, alléger quand tu es à plat, là oui.
Ça se joue au bord, juste avant ta phrase. Tu regardes comment tu arrives ce soir, dans le corps et dans la tête, puis tu prends la ligne qui te correspond. À gauche ton état, à droite ce que tu changes dans ton intention et ton critère.
Fatigué. Tu réduis la séance ou tu baisses l'intensité. Ton critère se règle sur cette version allégée, pas sur celle que tu avais prévue.
Tête pleine, grosse charge mentale. Tu laisses la technique pour un soir plus clair, tu n'aurais pas la concentration. Ton intention devient l'aisance ou le plaisir.
Épaule qui tire. Tu modifies ton trajet de bras au lieu de forcer. Ton critère devient : finir la séance sans que la douleur monte.
En forme. Tu peux accélérer. Pousser fait aussi partie de l'adaptation, ralentir n'est pas une vertu en soi.
Cette grille n'est pas une règle. Ça dépend de ton objectif, de ce que tu sais faire, de ce que tu as envie de vivre ce soir. Elle sert à une seule chose : que ta phrase colle à la personne qui entre dans l'eau, pas à celle qui a écrit le plan.
3. Au mur, vérifier ce que tu sens
Le troisième critère, c'est l'écoute de tes sensations. Le bon nageur sent quand ça glisse, quand ça force, quand ça coince. Il réfléchit à ce qu'il fait au lieu de subir ses longueurs. La technique n'est pas une fin en soi, elle agit sur tes appuis, sur ta glisse, sur tes épaules. Tes sensations te disent si elle fait son travail.
Pas besoin d'un exercice de plus pour ça. Tu te sers des arrêts au mur, qui existent déjà dans ta séance.
Un mot avant de repartir. Glisse, force ou coince. Tu le poses en trois secondes et tu le rapproches de ton critère du soir.
Quand ça force, une seule chose. Tu ralentis, tu allonges ou tu relâches, une seule à la fois. Puis tu compares sur la longueur suivante.
4. À la sortie, le test de ton entraîneur
Avoir été un excellent nageur aide un entraîneur, honnêtement. Ça donne un vécu, ça aide à montrer le geste. Ce n'est pas indispensable pour autant. Je n'ai jamais été un excellent nageur, j'entraîne, et cette année je forme de futurs maîtres-nageurs.
Si tu nages avec un coach ou dans un club, le test tient en deux constats, au vestiaire, sur ta séance du jour.
Tu as envie de revenir. Ce n'est pas un bonus. Ce qui te fait progresser, c'est d'aller nager, et un bon entraîneur te donne envie d'y retourner.
Tu comprends mieux ta séance. Il t'a expliqué le pourquoi, il t'a proposé plusieurs chemins, et tu as choisi selon ton ressenti. Petit à petit, tu sais juger ta séance seul.
Si les deux constats sont là, son palmarès et son chrono ne comptent plus. Sa vitesse à lui n'entre pas dans le calcul.
Avant ta première longueur, tu regardes ton état du jour, puis tu dis en une phrase ce que tu travailles ce soir et le signe qui te dira que c'est réussi. Au mur, tu vérifies ce que tu sens. En sortant, tu relis ton critère : s'il est atteint, tu as nagé en bon nageur, quelle que soit ta place dans la ligne.